Mounet-Sully et l’Antiquité grecque au théâtre à la Belle Époque

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  • Mounet-Sully en Oedipe

    SARONY Napoléon (1821 - 1896)

  • La descendance du grand Sully

    LEANDRE Charles (1862 - 1934)

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Titre : Mounet-Sully en Oedipe

Auteur : SARONY Napoléon (1821 - 1896)

Date de création : 1890 -

Dimensions : Hauteur 14,2 cm - Largeur 10 cm

Lieu de Conservation : Musée d'Orsay site web

Contact copyright : RMN-Grand Palais (musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski

Référence de l'image : 02-016520 / PHO1988-28-22

© RMN-Grand Palais (musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski

La descendance du grand Sully

© BnF, Dist. RMN-Grand Palais / image BnF

Date de publication : janvier 2019

Chargé de recherche CNRSCentre de recherche sur les Arts et le Langage

Contexte historique

De la notoriété internationale de Jean-Sully Mounet (1841-1916), dit Mounet-Sully, l’un des acteurs les plus célèbres de la Belle Époque, témoigne la photographie en Œdipe réalisée dans l’atelier du photographe new-yorkais Napoléon Sarony (1821-1896) lors d’une tournée de la troupe de la Comédie-Française aux Etats-Unis au printemps 1894. Souvent caricaturé dans la presse, l’acteur apparaît donc en 1897 en première page du Rire, journal humoristique fondé en 1894 : il y est croqué, avec son frère Paul Mounet (1847-1922) et deux autres personnalités du monde des arts et des lettres, par l’un des grands dessinateurs de l’époque, Charles Léandre (1862-1934), qui collabore régulièrement au Rire avec Forain et Caran d’Ache. Cette couverture évoque aussi une autre grande tragédie de Sophocle, Antigone, mise en scène à la Comédie-Française en 1893, dans laquelle Mounet-Sully tenait le rôle de Créon face à l’actrice Julia Bartet en Antigone et aux côtés de son frère dans le rôle du devin Tirésias.

Analyse des images

La photographie de Sarony représente Mounet-Sully dans une pose pathétique, à un moment-clé de la tragédie de Sophocle : Œdipe a découvert la cause véritable de la peste qui ravage Thèbes. Il est le coupable qui a provoqué ce fléau à cause du meurtre de son père Laios et de son mariage avec sa mère Jocaste. Saisi d’horreur, il se crève les yeux.

La célébrité de Mounet-Sully tenait à son jeu impressionnant qui effrayait les spectateurs. L’acteur incarnait tellement le personnage qu’il finissait par en être possédé. D’autre part, la voix de Mounet-Sully était un instrument essentiel dans la recherche de l’expressivité : elle faisait réagir le public par l’étendue de son registre, du murmure jusqu’au rugissement. Ici, Mounet-Sully adopte une pose qui doit signifier à la fois son jeu intense et l’esthétique du théâtre à l’antique qui se développe avant 1900. Le corps est revêtu d’un chiton (longue tunique) aux plis bien marqués et aux dessins inspirés de l’art archaïque : Mounet-Sully avait fait appel à Léon Heuzey (1831-1922), l’un des grands archéologues français du XIXe siècle, qui lui avait donné des conseils sur le drapé et les vêtements des Grecs. Par ailleurs, la pose rappelle certaines statues antiques, notamment Laocoon, considéré comme le modèle même de l’expressivité. Statue vivante, Mounet-Sully exprime les émotions les plus violentes par un déhanché qui déséquilibre le corps, par les mains qui saisissent les cheveux dans un mouvement de désespoir, par la bouche ouverte qui suggère le cri de douleur, par les yeux ensanglantés inutilement tournés vers le ciel. C’est le masque d’un héros au comble du malheur qui est présenté ici avec une vérité extrême.

La notoriété de l’acteur et celle de son frère est attestée par la caricature de Charles Léandre, qui imagine « La descendance du grand Sully ». Le ministre de Henri IV couvre de son manteau quatre personnalités portant son nom, mais sans lien de parenté avec lui, comme l’indique la légende : « Mounet-Sully, et M. Paul Mounet qui n’est Sully que par alliance, mais qui le mérite bien ; Sully-Prudhomme, l’illustre auteur du Vase brisé, et Mlle Mariette Sully, l’idéale Poupée ». La jeune chanteuse Mariette Sully (née en 1874), qui venait de triompher au Théâtre de la Gaîté dans La Poupée (1896), opéra-comique inspiré du Marchand de Sable de l’écrivain E. T. A. Hoffmann, est entourée du poète parnassien, aujourd’hui oublié, Sully-Prudhomme (1839-1907), et d’un portrait antiquisant des deux frères. Le lien entre le poète et Mounet-Sully est d’ailleurs réel, puisqu’il existe un sonnet de Sully-Prudhomme, « A Mounet-Sully », dans lequel il le remercie d’avoir lu ses vers.

Suggérant peut-être la déesse Athéna par les deux chouettes placées dans les coins supérieurs, Léandre représente Mounet-Sully et Paul Mounet à la manière des Hermès doubles grecs : un double portrait sculpté de philosophes ou de poètes liés l’un à l’autre (Socrate et Platon, Sophocle et Euripide…) et regardant des directions opposées. Léandre, formé à l’Ecole des Beaux-arts, détourne malicieusement ce modèle académique et en présente une adaptation fantaisiste, dans l’esprit des dessins humoristiques fleurissant dans la presse satirique. La tête ceinte d’un bandeau rouge, les deux frères sont vêtus d’une tunique laissant apparaître des bras épais et repliés dans une pose familière et peu digne. Mounet-Sully, à droite, est dessiné sous des traits plébéiens, cou de taureau, torse proéminent, dans une posture qui évoque un fort des Halles plutôt que le roi de Thèbes, tandis que le corps fluet de son frère forme un contraste déséquilibrant l’ensemble.

Interprétation

Mounet-Sully est avant 1914 l’une des figures de proue du mouvement néo-antique au théâtre. La caricature de Léandre atteste combien l’acteur était associé dans l’esprit des contemporains à l’Antiquité, autant, sinon plus, qu’à Ruy Blas, Joad ou Hamlet. Grâce à ses interprétations d’Œdipe et de Créon, l’acteur français a contribué au développement de ce qu’on appelle parfois un « théâtre-musée », c’est-à-dire des représentations dramatiques appuyées sur des documents archéologiques. En 1894, Mounet-Sully participe ainsi à la fondation des Chorégies d’Orange avec la représentation d’Antigone dans des conditions « antiques » au théâtre d’Orange. Outre ce festival, qui devient annuel dans les années 1900, on peut évoquer la représentation des Perses d’Eschyle à l’Odéon en 1896 par André Antoine, metteur en scène réaliste fasciné par Mounet-Sully en 1881 et qui fait appel à l’archéologie pour représenter la tragédie grecque. La photographie de Sarony se situe donc à un moment important et significatif dans la carrière de l’acteur et dans l’histoire du théâtre à la Belle Époque.

Enfin, ces deux images rappellent que les acteurs de théâtre et les chanteurs lyriques parisiens étaient de véritables vedettes à la Belle Époque : comme Sarah Bernhardt, Coquelin aîné et Julia Bartet, Mounet-Sully jouissait d’une renommée internationale renforcée par les tournées théâtrales de la Comédie-Française à l’étranger, selon une pratique qui se développe dans la seconde moitié du XIXe siècle. Ses interprétations étaient l’occasion d’immortaliser par la photographie les traits saillants des personnages qu’il incarnait. Illustre dans le rôle d’Œdipe, qu’il reprendra jusqu’à la fin de sa vie, Mounet-Sully a été ainsi admiré par les plus grands auteurs (Péguy, Cocteau). Il a également marqué la danseuse américaine Isadora Duncan, qui a trouvé chez lui l’idée d’une expressivité maximale du corps afin de rénover la danse de fond en comble. Mounet-Sully a ouvert de cette manière de nouvelles voies tant pour la représentation de l’Antiquité à la scène que pour le jeu des acteurs et l’art de la danse.

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Bibliographie

PENESCO, Anne, Mounet-Sully : l’homme aux cent cœurs d’homme, Paris, Cerf, 2005.

HUMBERT-MOUGIN, Sylvie, Dionysos revisité : les tragiques grecs en France de Leconte de Lisle à Claudel, Paris, Belin, 2003.

Pour citer cet article

Christophe CORBIER, « Mounet-Sully et l’Antiquité grecque au théâtre à la Belle Époque »


Video: Lantiquité grecque Introduction


Commentaires:

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